" J’ai commencé à tout photographier… "




Malick Sidibé lors de la conférence au Centre Culturel Français à Cotonou le 26 janvier 2006 dans le cadre de l’exposition "Regards Croisés - Afrique d’Aujourd’hui" de la Fondation Zinsou
 ©Fondation Zinsou


  « En 55, je rentre dans une maison de photo et je commence la photo. J’avais à peu près 18 ans. Là, je me suis dit que ma mère avait raison !
Gégé est venu de Paris pour aider la veuve Harris dans son laboratoire, elle avait perdu son mari. Quand il est arrivé, il a eu beaucoup de succès. C’était un gentleman... Les fêtes administratives, le gouvernement colonial, il était un peu partout. Il était juste un peu plus âgé que moi, alors on se taquinait beaucoup.
Après avoir fait la décoration de son studio, je suis finalement resté chez lui, j’étais son "homme de confiance", je m’occupais de la caisse et le soir je faisais la comptabilité. Il y avait aussi deux apprentis et un "boy". Au début, j’encaissais et je recevais les clients. Petit à petit, je me suis formé à ses côtés, l’image me plaisait beaucoup.
J’ai fait un an sans m’approcher d’un appareil. Après, j’ai eu envie de faire des photos… J’ai acheté mon premier appareil photo d’amateur en 1956. Je suis rentré chez lui en 55 et en 56, j’avais mon premier appareil. Et j’ai commencé à tout photographier… Quand j’étais en vacances au village, je photographiais mes parents, les paysans, les animaux, tout le monde quoi. Le premier appareil que j’ai pris dans mes mains était un appareil d’amateur, un Brownie[1] Flash, c’était le moins cher. Il ne donnait pas de photos formidables, parce qu’il n’avait pas de vitesses. Ce n’était pas un appareil de studio, c’était un appareil de plein air, pour les instantanés, à la lumière du jour. Comme personne ne m’a appris à faire ça, les premières photos que j’ai faites étaient un peu floues. J’ai fait les premières photos avec un camarade, dans un jardin botanique à l’école coloniale, à côté du fleuve. Je les ai toujours. J’ai tout gardé. Le jardin n’existe plus aujourd’hui d’ailleurs.



Malick Sidibé, Arrosage D.E.F. Mounima, 1963 ©Malick Sidibé


Petit à petit, on avançait... Un jour il m’a donné un appareil pour que je puisse faire les reportages auprès des africains. Gégé la pellicule, lui, il était blanc, donc il s’occupait des soirées officielles, les soirées au Grand Hôtel par exemple, les réveillons de Noël, et même les communions, c’était lui qui les faisait. Lui ne photographiait que les européens. On n’inversait jamais, parce que c’était son domaine et peut-être aussi parce que les européens avaient plus confiance en lui qu’en un africain. J’ai commencé à faire les reportages vers 1957. Bon, c’était obligé, j’étais le seul employé. C’est comme cela que j’ai pris goût à la photographie.



Malick Sidibé, Soirée de mariage du foot-balleur Nany Touré, 1967 ©Malick Sidibé

Moi, je m’occupais de la partie africaine, de la jeunesse… Et ça c’est tout ce que j’ai toujours souhaité, être au milieu d’une jeunesse innocente, qui s’amuse bien, où il n’y a pas de protocole. J’ai donc assisté à toutes les soirées dans les clubs, à tous les mariages et à tout ce qui se passait à ce moment-là au Mali, dans le sport aussi. Je ne voulais pas aller comme Gégé dans le gouvernement, les choses sérieuses, le protocole des grandes soirées. Quand il y avait invitation, je n’y suis jamais allé, parce que c’était trop de protocole.
Dans les années 55, les jeunes avaient déjà commencé à danser. Pour eux, j’étais mieux que Gégé. J’étais plus à l’aise, ça m’a beaucoup amusé de voir les jeunes, avec leur innocence, ça me faisait rire ! Certains se déchainaient totalement ! Moi, je ne dansais pas, je n’ai jamais dansé. J’avais mon appareil pour fixer ces moments de joie de la jeunesse.



Malick Sidibé, Soirée de mariage du foot-balleur Nany Touré, 1967 ©Malick Sidibé



Les jeunes me demandaient de venir photographier les soirées, les mariages aussi. Ils me demandaient de fixer ces moments avec une fille, ces moments où ils dansaient…
Plus tard, j’ai eu en gérance le studio de Ségou. Gégé avait confiance en moi. Il avait embauché un français à ma place mais il m’a rappelé parce qu’il ne s’entendait pas avec lui. J’ai été obligé de fermer le studio de Ségou dont il m’avait donné la gérance, pour revenir travailler avec lui.
J’ai travaillé jusque dans les années 1990, date à laquelle il y a eu la première Rencontre photographique organisée par l’AFAA[2] et c’est grâce à cela qu’on m’a découvert.

Après avoir fini de travailler, Gégé m’a dit en 2004 que ce n’était pas pour rien qu’il m’avait choisi ! En 2004, je l’ai revu à Biarritz, il a pleuré. Je l’avais perdu de vue depuis 58. Dans le premier catalogue, imprimé pour l’exposition à la Fondation Cartier, en 1995, j’avais mis une photo de lui avec sa femme, nouvellement mariés. Je croyais qu’avec ça, j’allais le retrouver. En 2003, il y a eu une exposition à Biarritz, avec d’autres artistes africains, et il a demandé de mes nouvelles.
Quand on s’est rencontré à la gare, il a pleuré, et moi aussi je n’ai pas pu m’en empêcher. Je lui ai montré mes catalogues. Il était content, il m’a dit qu’il ne m’a pas choisi pour rien.
Il m’a quand même fait un peu pitié. A cet âge, après avoir fait Nouméa, Nouvelle Calédonie, divorcé plusieurs fois, il était seul… »

Malick Sidibé


[1] Les Brownies étaient des appareils photos de la marque Kodak commercialisés au début du XXème siècle. Ils étaient simples d’utilisation et bon marché, accessibles à tous. Lancé en 1900, le Brownie, en format 6 x 6 mm, coûtait 1 dollar.
[2] L’AFAA est l’Association Française d’Action Artistique, devenue en 2006 "CulturesFrance", puis "Institut français" en 2011, après divers changement des statuts et des missions de l’association.






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